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Le Fureteur CSD

Coopératives et mutuelles : Une force méconnue au Québec

Jean-Pierre Girard est reconnu comme expert du secteur de l'entrepreneuriat coopératif depuis plus de 20 ans, il est chargé de cours à l'UQAM et auteur dans ce domaine.

Jean-Pierre Girard est reconnu comme expert du secteur de l’entrepreneuriat coopératif depuis plus de 20 ans et il détient une maîtrise en gestion de l’université de Sherbrooke. Il est chargé de cours à l’UQAM depuis 1992, il a coordonné plusieurs groupes de recherche et est auteur et conférencier. Son CV sur LinkedIn

par Jean-Pierre Girard

L’Organisation des Nations unies (ONU) a proclamé 2012, année internationale des coopératives. Plusieurs événements y ont fait écho au Québec, dont le plus connu est hors de tout doute, le Sommet international des coopératives tenu en octobre 2012 à Québec[1].C’était la première fois dans l’histoire de l’ONU qu’une telle désignation était  accordée à un modèle d’entreprise! La raison en est simple, tel que mentionné sur le portail de l’ONU, les coopératives contribuent à la réduction de la pauvreté, favorise l’intégration sociale et génère des emplois.

2012 signifiait donc l’importance de reconnaître dans nos sociétés contemporaines l’apport de ce modèle d’affaires, qui concilie tant l’économique que le social, soit de créer une entreprise au service de ses membres plutôt que de se centrer sur la seule satisfaction du rendement des actionnaires.

Dans la coopérative, le propriétaire est aussi utilisateur de l’organisation et la satisfaction de ses besoins prédomine incontestablement sur les seuls bénéfices financiers. Lorsque des surplus sont dégagés de l’activité de la coopérative, outre de réinvestir dans l’organisation pour améliorer sa capitalisation ou son offre de services et produits, si l’on décide de verser des ristournes aux membres, ce versement se basera sur l’usage fait de la coopérative plutôt que du capital investi.

Cette proclamation de 2012 année internationale des coopératives concernait au premier chef le Québec comme probablement aucun autre endroit en Amérique. Notre histoire et notre développement se conjuguent avec l’organisation coopérative et non seulement avec celle des corporations publiques, parapubliques et privées comme tend à le laisser trop souvent entendre des analystes dits éclairés ou une certaine amnésie collective! On ne parle donc pas d’une économie mixte, mais d’une économie plurielle!

Au-delà de 70 % des Québécois et des Québécoises sont membres d’une ou de plusieurs coopératives! En nombre absolu, on parle donc de 8,8 millions de membres d’une ou de plusieurs des 3 300 coopératives et mutuelles en activité. Ces organisations comptent plus de 100 000 salariés, dont 45 000 pour les coopératives non financières.

En sus des réussites incontestables dans le domaine des services financiers, de l’agroalimentaire, de la foresterie, du logement abordable, de l’accès aux fournitures scolaires, des services funéraires et quoi encore, loin d’être ringard, le modèle se redéploie depuis plusieurs années principalement par la forme de coopératives de solidarité. En fait, plus de 60 % des nouvelles coopératives adoptent ce modèle qui doit compter au minimum deux catégories de membres parmi les trois suivantes : utilisateurs, travailleurs et de soutien.

On les retrouve dans une multitude de nouveaux domaines toujours au croisement du social et de l’économique, par exemple, les services de proximité, le maintien à domicile, le secteur récréotouristique, l’environnement, le commerce équitable. Ce faisant, la coopérative de solidarité suscite l’intérêt de nouveaux groupes d’acteurs qui se reconnaissent dans un tel modèle d’affaires. Il est donc loin le temps où la coopération se développait seulement à l’ombre de l’Église catholique!

Il faut le rappeler, car c’est une donnée statistique trop peu connue sur la pérennité des coopératives, révélée par deux études du ministère des Finances et de l’Économie, le taux de survie de ces organisations sur des périodes respectives de cinq et dix ans est nettement supérieur à celui de PME traditionnelles. Ces données sont d’ailleurs corroborées par des études plus récentes auprès de coopératives en Alberta et en Colombie-Britannique.

Une présence quotidienne au sceau de l’innovation

Discrètes, trop, diront certains, les coopératives sont présentes dans notre quotidien au point de ne plus les remarquer. On connait assez bien le rôle des coopératives agricoles québécoises pour remplir notre assiette d’aliments de chez nous, ou encore, Agropur et ses multiples produits à base de lait, mais sait-on aussi que l’orange Sunkist, les canneberges Ocean Spray ou encore le jus de raison Welch proviennent également de coopératives?

Desjardins est intimement liée à l’identité québécoise, mais avant tout à la satisfaction de nos besoins de services financiers et d’assurance. Sait-on que dans ce dernier cas, il y a également un important réseau de mutuelles dont Promutuel, une organisation dont les racines plongent dans le XIXe siècle dans ce que l’on appelait alors des mutuelles d’assurances incendie? L’organisation Co-operators désormais plus présente au Québec, appartient aux coopératives. Son conseil d’administration est composé de représentants de coopératives provenant de divers secteurs d’activités.

Dans un autre registre, des quartiers comme Milton Park à Montréal et Saint-Jean-Baptiste à Québec ont préservé une grande part de leur parc immobilier de la fin du XIXe et début XXe siècle, y inclus de belles maisons de style victorien, par la présence de coopératives d’habitation qui ont freiné le jeu de la spéculation et contribué à offrir un logement de qualité à coût abordable à plusieurs citoyens. En y regardant de plus près, c’est au-delà de 25 000 logements qui appartiennent à des coopératives d’habitation au Québec, autant de lieux qui permettent à des citoyens d’exprimer leur engagement bénévole dans l’administration des choses de la Cité!

Au fil des années, plusieurs coopératives ont introduit des innovations qui ont fait boule de neige dans notre société. Pensons à l’action d’éducation économique et aux vertus de l’épargne dans les écoles lancées par Alphonse Desjardins il y a plus de 100 ans et qui est devenue un trait singulier du mouvement éponyme! Aujourd’hui, de multiples organismes se bousculent aux portes de l’école pour sensibiliser les élèves à mille et une bonnes causes. L’on ne parle pas non plus, de l’implication du directeur de la caisse dans sa communauté, ce n’est pas nouveau, c’est également dans le code génétique de Desjardins! Qui n’a pas vu ces dernières années les gérants de succursales de telle ou telle grande banque s’engager au conseil d’administration d’organismes du milieu. La recette a été repiquée de Desjardins, mais pour d’autres motifs!

Porté par les coopératives de consommation dans les années 1960, l’Institut de promotion des intérêts des consommateurs (IPIC) va fortement inspirer le gouvernement du Québec pour créer en 1971 l’Office de la protection du consommateur.

Plus près de nous, Mountain Equipment Co-operative, une grande coopérative regroupant plus de trois millions de membres et ayant trois places d’affaires au Québec (Québec, Montréal, Longueuil), a été à l’avant-garde d’un comportement responsable, soit d’apporter son sac au commerce plutôt que de surconsommer le sac de plastique qui prend des décennies à se décomposer dans les sites d’enfouissement! En outre, MEC se démarque par son approche d’emballage minimum du produit, une pratique qui est loin d’être généralisée au vu du gaspillage éhonté d’emballage que l’on retrouve encore dans de nombreux commerces. Enfin, contrairement aux Nike de ce monde, cette organisation née à Vancouver il y a quarante ans n’a pas attendu des campagnes internationales de pression pour s’imposer des règles strictes sur les conditions de travail des ouvriers de ses fournisseurs asiatiques.

En somme, une observation minutieuse de l’action de plusieurs organisations coopératives laisse voir qu’elles pratiquaient avant l’heure ce qui est aujourd’hui communément appelé la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et qui est à la mode!

Revisiter une intuition!

« Les coopératives construisent un monde meilleur », était-il mentionné, sur le portail de l’ONU consacré à l’Année internationale 2012, soulignant ainsi un potentiel unique de contribution dans un contexte de marasme économique et surtout, financier.

Il ne fait pas de doute, les réponses apportées par les coopératives diffèrent selon de multiples variables. À titre de membre, on ne sent pas nécessairement la même proximité avec la coopérative de services financiers dont le lien s’exprime de plus en plus par quelques clics devant un écran qu’avec une coopérative qui regroupe des services essentiels – approvisionnement alimentaire, comptoir postal, etc. – à la survie d’une petite communauté!

C’est à la fois la beauté et le défi de la formule coopérative pour signifier sa raison d’être : d’une part, des organisations à maturité qui ont acquis une stature majeure dans des marchés fort compétitifs où, au premier abord, la plus-value coopérative ne va pas toujours de soi et, d’autre part, en créant de nouvelles organisations qui répondent à de nouveaux besoins, susciter l’adhésion de citoyens découvrant la valeur de l’action coopérative.

Ainsi, si les coopératives ont été vectrices d’innovation sociale, des innovations reprises par le privé, le mécanisme joue aussi dans l’autre sens. Selon le principe de l’isomorphisme, plusieurs grandes organisations peuvent calquer jusqu’à ce que mort s’en suive, des modèles de développement propres aux entreprises dominantes, celles à capital-actions. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, on a vu des coopératives et des mutuelles transformer les parts en actions en allant sur les marchés boursiers. Décision fatale qui en a fait disparaître un certain nombre.

Sur le plan organisationnel, d’autres grandes coopératives pourraient être tentées d’adopter des modèles décisionnels hiérarchiques, autoritaires ne laissant aux membres qu’une participation symbolique aux décisions. Il y a là pourtant une vieille règle d’action coopérative : les personnes se sentent davantage concernées et mobilisées lorsqu’il y a réelle possibilité d’échanger, d’argumenter et que la décision n’est pas connue avant même d’amorcer la discussion! Adapter la démocratie aux contraintes du marché et surtout d’une technologie qui repousse toujours plus loin la vitesse des processus est exigeant, mais non insurmontable! Imagination et créativité doivent être au rendez-vous avec possiblement une meilleure reconnaissance de l’apport des médias sociaux.

Le développement de méga-organisations par fusion et absorption n’est pas aussi une obligation. Depuis des lustres, se développe en Italie un impressionnant réseau de coopératives sociales qui œuvre dans l’insertion à l’emploi ou dans l’offre de services sociaux-sanitaires. Elles sont plus de 7 000 aujourd’hui réalisant un chiffre d’affaires de quelques milliards d’euros!

L’originalité, c’est que lorsqu’un certain stade de développement est atteint, la coopérative aide au démarrage d’une nouvelle organisation en partageant savoir et savoir-faire. Pour supporter cette stratégie dite du fraisier, se sont mises en place des organisations de second niveau qui prennent en charge des activités communes des coopératives de base, des consortiums. C’est un impératif, dans ces coopératives sociales, on tient à conserver des rapports humains de proximité plutôt que dépersonnalisés!

On touche ici un autre immense chantier de réinvention où les coopératives doivent faire preuve d’audace en se rappelant que des valeurs telles la solidarité et la responsabilité sont inscrites dans leur ADN : s’incarner non seulement dans un rapport marchand avec ses membres – notre société de consommation est un modèle achevé à ce sujet –, mais aussi être en mesure de renforcer la cohésion sociale, briser l’isolement, l’hyperindividualisme de notre monde. Des coopératives comme le dépanneur Sylvestre à Gatineau, la Maison verte à Montréal, le café Cambio à Saguenay ou encore la Barberie dans le quartier Saint-Roch à Québec offrent des lieux de rencontre, d’expressions culturelles où des liens sociaux se tissent.

Cette intime interface sociale et économique doit aussi se jouer avec toute l’imagination que peut le modèle coopératif pour être au diapason des besoins nombreux et exigeants qu’interpelle le vieillissement de la population. Des maillages publics-coopératifs comme celui en place au sein de la coopérative d’habitation la Seigneurie de Vaudreuil doivent se multiplier : sous la supervision de salariés du Centre de santé et de services sociaux (CSSS), on permet à des personnes âgées en perte d’autonomie physique de cohabiter avec d’autres aînés. L’intérêt général est bien mieux desservi dans ce type de partenariat que par nos Partenariats publics privés (PPP) carburant à la seule vertu du profit des investisseurs!

Enfin, tout en reconnaissant le fait que la coopérative est une solution qui peut parfois s’appliquer pour combattre la pauvreté, mais ce, dans un cadre entrepreneurial, il faut éviter l’association trop fréquente coopérative = misère! Disons-le haut et fort, il s’agit aussi d’un modèle d’affaires tout à fait adapté aux enjeux de l’économie contemporaine.

Deux exemples parmi d’autres : conciliant des activités financières, industrielles, de distribution et de savoir, la corporation Mondragon, originaire du Pays basque en Espagne, rayonne aujourd’hui dans une dizaine de pays, non seulement en Europe, mais en Amérique du Sud et en Asie. Composé essentiellement de multiples coopératives de travail engageant des dizaines de milliers de travailleurs, ce complexe fait la démonstration qu’il est possible d’être en compétition sur les marchés internationaux tout en étant animé de valeurs de coopération, de participation, d’innovation et de responsabilité sociale.

L’organisation coopérative Federated, propriété de plus de 200 coopératives de consommation, forte de sa présence dans les quatre provinces de l’Ouest du pays, ne génère pas seulement un chiffre d’affaires supérieur à sept milliards de dollars, mais par la raffinerie qu’elle possède à Regina, permet à des centaines de milliers de membres d’économiser annuellement des millions de dollars sur la facture d’achat d’essence. Peut-on en dire autant au Québec?  À défaut d’une raffinerie coopérative, pourquoi pas un vaste projet coopératif vert!

Les coopératives sont un rappel constant que la démocratie ne doit pas se limiter à la politique, mais a son espace et sa pertinence dans l’économique!



[1]    Fruit d’une collaboration entre le Mouvement Desjardins et l’Alliance coopérative internationale, ce sommet se tiendra de nouveau en octobre 2014 dans la Vielle capitale. On y attend près 3000 participants provenant des cinq continents.