Le 22 août dernier, le gouvernement américain lance une nouvelle salve de tarifs visant plus spécifiquement des secteurs névralgiques (acier, aluminium, bois d’œuvre et secteur manufacturier) pour le dynamisme des économies régionales. Ottawa ripostera une fois de plus le 8 septembre avec des contre-tarifs.
Les différents paliers de gouvernements lanceront ou poursuivront en urgence des programmes d’aide aux entreprises. Comme c’est le cas depuis dix-huit mois, on nous présente ces mesures comme temporaires, le temps que la tempête passe. Or, l’administration Trump poursuit un double objectif : forcer le Canada à plier dans les négociations et, sans le dire, fragiliser durablement notre capacité de production.
L’erreur serait peut-être de considérer la situation comme une tempête qui passe. Plusieurs secteurs québécois affrontent des conflits commerciaux avec nos voisins du Sud depuis des années : ils savent déjà à quoi s’en tenir.
Nous ne contestons pas l’urgence d’agir. Les travailleuses et les travailleurs de l’acier, de l’aluminium, du bois d’œuvre et du secteur manufacturier ne peuvent attendre l’élaboration d’un grand plan. Des mesures à court terme s’imposent, mais elles doivent s’accompagner d’une stratégie économique durable qui nous laissera mieux positionnés pour la relance qu’avant la crise.
Près de 75 % des exportations de marchandises du Québec prennent la route des États-Unis. Croire tourner complètement le dos au marché américain ne serait pas une avenue réaliste — la géographie commandant une bonne partie de nos échanges. Mais agir afin de réduire cette dépendance représenterait déjà des milliers d’emplois moins exposés aux décisions politiques étatsuniennes.
Cette protection est particulièrement importante pour les régions : un choc tarifaire peut toucher le principal employeur d’une municipalité. Une usine qui ferme a de bonnes chances de ne jamais rouvrir. Lorsque les travailleuses et travailleurs partent, ou s’exodent, ce sont leurs compétences et expertises qui désertent les régions. Avec eux, les fournisseurs suivent et un tissu industriel construit pendant des décennies peut rapidement s’effiler.
Une stratégie économique durable, dynamique et résiliente doit adresser une série d’enjeux économiques qui étaient déjà présents bien avant la guerre tarifaire actuelle.
Plusieurs intervenants économiques et politiques nous ramènent le retard de productivité comme un mantra. L’enjeu de l’amélioration de la productivité est réel et important et il n’est évidemment pas celui de travailleuses et travailleurs qui ne travaillent pas assez fort. Il résulte plutôt de nombreuses années de sous-investissement dans les équipements et en technologies, de même que de nos retards visant l’organisation du travail et les compétences.
La vulnérabilité de nos chaines d’approvisionnement, qui sont souvent très longues, écartant par le fait même les 2e et 3e transformations dans la même région, vulnérabilise les économies régionales, les rendant souvent quasi mono-industrielles.
Enfin, une entreprise qui dépend d’un seul marché, en l’occurrence le marché américain, présente une plus grande vulnérabilité.
Rien de tout cela n’est nouveau. Mais quand les choses vont somme toute bien, on ne répare pas ce qui fonctionne encore. Le rappel est brutal : il faut au moins en tirer les leçons.
Appuyer l’urgence d’une stratégie
C’est notamment au niveau de la main-d’œuvre qu’il faut agir. Il existe le baume des subventions salariales, mais, dans de tels cas, elles devraient être liées à des engagements concrets de maintien en emploi et de formation. Autrement, on ne fait que pelleter par en avant et continuer à jouer le jeu de solutions temporaires à des problèmes qui sont, eux, plus permanents.
Le développement des compétences doit devenir un chantier permanent plutôt qu’une succession de réponses d’urgence. Le Québec détient des expertises à ce sujet qui devraient être mieux mobilisées pour une réponse pérenne. On pense, entre autres, à la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT), ainsi qu’à ses diverses instances sectorielles et régionales. Il faut permettre des parcours de formation plus longs et donner aux personnes dans les milieux de travail les moyens d’agir comme agents de transition dans leur entreprise.
Un travailleur ou une travailleuse dont les heures sont réduites subit certes une perte de revenu. Si, au lieu de simplement réduire les heures, ce temps était utilisé pour se former, ces heures deviennent alors un investissement. Le gouvernement fédéral possède également un outil important à sa disposition, la caisse d’assurance emploi. Ce dernier a décidé de prendre l’avenue du travail partagé, alors qu’en plus, il devrait y inclure de forts incitatifs pour les travailleuses et travailleurs à la formation.
Aucune de ces mesures ne suffira seule. Diversifier nos marchés prendra du temps. Moderniser nos usines nécessitera des ressources importantes. Rehausser les compétences de la main-d’œuvre n’est pas instantané. Mais c’est leur combinaison, maintenue dans le temps, orientée vers une vision à plus long terme qui peut réellement réduire notre vulnérabilité économique.
La crise actuelle crée une fenêtre d’opportunité rare : un sentiment d’urgence et une volonté commune d’agir, des fonds disponibles et une classe politique attentive. Si nous nous contentons de tenir jusqu’au prochain accord commercial, nous aurons dépensé beaucoup d’argent pour revenir au même point de vulnérabilité.
Si nous saisissons cette occasion pour investir à renforcer nos entreprises et notre main-d’œuvre, les tarifs changeront de nom, de taux et de justification, mais les gains que nous aurons réalisés, les marchés que nous aurons ouverts, les compétences que nous aurons développées et reconnues ainsi que les emplois que nous aurons préservés dans les régions, eux, resteront.
Luc Vachon
Président de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD)