Pourquoi devrais-je me syndiquer ? Améliorez votre situation

Le fureteur CSD – Vol. 16 – n°1 – Page 28 – Points de repère

Points de repère 2.0
Par Normand Pépin

Normand PépinDepuis le lancement du Fureteur CSD, en juin 1999, donc depuis 17 ans, j’écris la chronique Points de repère et je vous présente toujours l’évolution des mêmes indicateurs économiques : le taux de change, le taux de croissance du produit intérieur brut, le taux d’inflation, le taux de chômage, le taux d’activité, la moyenne des augmentations de salaire négociées et le taux de salaire minimum.

Sur certains des indicateurs, je dois vous avouer que je ne trouve plus rien à dire parce que, soit ils n’évoluent pas énormément d’une publication à l’autre, soit je ne vois pas ce que, comme organisation syndicale, on pourrait bien faire pour que les choses aillent autrement. Par exemple, on a bien peu d’impacts sur le taux d’inflation ou même sur le taux d’activité de la population.

Je me propose donc de changer l’allure de cette chronique (d’où le titre de « Points de repère 2.0 ») en ne vous présentant qu’en quelques lignes, voire quelques mots, l’évolution d’indicateurs qui justement ne changent pas beaucoup. Et ce, pour pouvoir me concentrer davantage sur ceux qui changent ou encore sur lesquels j’ai le goût de m’épancher.

Réglons tout de suite le cas des indicateurs plutôt stables.

%
  • Le taux de chômage au Québec est pratiquement au beau fixe depuis quatre ans: 7,6 % pour 2015;
  • Même chose du côté du taux d’activité: 64,8 % en 2015;
  • Le taux d’inflation est sous contrôle: 1,1 % en 2015, en baisse par rapport à 2014 (1,4 %); la moyenne des six premiers mois de 2016 est même en-dessous de 1 %.

 

Le taux de change du dollar canadien avec le dollar US

Année
Nombre de cents (¢) US
pour un dollar canadien
2016 (moyenne des six premiers mois)
75,1 ¢
2015
78,2 ¢
2014
90,5 ¢
2013
97,0 ¢
2012
100,0 ¢
2011
101,0 ¢
2010
97,1 ¢
2009
87,6 ¢
2008
93,8 ¢
Après avoir passé quatre années à parité ou à quasi-parité avec le dollar US, le dollar canadien est reparti à la baisse depuis 2014, au fur et à mesure que l’économie des États-Unis se remettait de la crise de 2008 et que le dollar US redevenait la valeur refuge qu’il a été depuis plusieurs décennies.

Avec un faible dollar canadien, il est prévu que les Canadiens voyageront moins à l’étranger et qu’ils dépenseront davantage de leur argent au pays. Inversement, la faiblesse du dollar canadien (ou la force du dollar US, c’est selon), nos voisins devraient être plus nombreux à visiter le Canada, surtout que la crainte des attentats terroristes les tient éloignés de l’Europe.

Par contre, comme il n’y a pas que le tourisme dans l’économie, il en coûtera plus cher aux industries de se moderniser parce que la plupart des achats de matériels technologiques se fait en dollar US, quand ils ne sont pas directement importés des États-Unis. Mais il faut bien reconnaître que, pendant que le dollar canadien bénéficiait de la quasi-parité, les entreprises n’ont presque pas investi, préférant accumuler des liquidités importantes. Ces liquidités sont estimées à 604 milliards de dollars pour l’ensemble du Canada en 2013, alors même que le taux d’imposition des entreprises baissait considérablement. Si ni le faible taux d’imposition ni le taux de change favorable n’incitent les entreprises à investir pour éventuellement devenir plus concurrentielles, il ne faut pas se surprendre si le Canada tire de l’arrière en termes de productivité par rapport aux États-Unis. Et ce ne sont pas les travailleurs les responsables de ce retard.
 
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Le Produit intérieur brut, un indicateur beaucoup plus flou qu’il n’y paraît

Le Produit intérieur brut (PIB) est l’indicateur qui m’horripile le plus. La plupart des indicateurs font l’objet de révision annuelle, alors que le PIB est révisé aux trimestres. Et quand les autres indicateurs sont révisés annuellement, il arrive qu’ils varient d’un dixième de point de pourcentage, deux dixièmes maximum, par rapport à la donnée initialement publiée, alors que pour le PIB cette variation peut parfois atteindre trois points de pourcentage et les variations de plus d’un demi-point de pourcentage ne sont pas rares comme en fait foi le tableau suivant constitué à partir des données publiées par le ministère des Finances dans son plan budgétaire annuel.

Il faut souligner que c’est à partir de ces prévisions de croissance que le ministre des Finances établit ses prévisions budgétaires et qu’il sera en mesure de dire s’il respecte l’équilibre budgétaire ou non. C’est quand même ahurissant de constater que les prévisions ne se réalisent jamais ou presque. Comment le ministre des Finances arrive-t-il à boucler le budget malgré tout? Mystère et boule de gomme!

Ne prenons qu’un exemple récent. Le ministre Leitao a prédit que le Québec atteindrait l’équilibre budgétaire en se basant sur des prévisions de croissance faites en mars 2015, de 1,5 % pour 2014, de 2,0 % pour 2015 et 2016. Si la prévision de 2014 s’est réalisée (ajoutons pour l’instant puisque la donnée pourrait encore être révisée), les prévisions pour 2015 et 2016 ont été beaucoup trop optimistes puisque la croissance n’a été (encore une fois, pour l’instant) que de 1,1 % en2015 et elle ne devrait être que de 1,5 % en 2016 (en mars 2016, moment de la publication du plan économique, il ne peut s’agir que d’une prévision).

Pourtant, l’équilibre budgétaire a été annoncé atteint le 17 mars 2016, dans le discours sur le budget 2016-2017, et ce, sans augmentation de taxe ou d’impôt, ni nouvelle hausse de tarif. Et après cela, on nous demande de croire qu’il n’y a pas application de mesures d’austérité au Québec, seulement de la rigueur budgétaire. Il n’y a qu’une seule réponse logique: avec moins d’entrées budgétaires, on a réussi à équilibrer le budget en faisant des coupes drastiques dans les dépenses de programmes, un point c’est tout. Les manchettes des médias nous l’ont rappelé bien souvent ces derniers temps en exhibant les coupures les plus absurdes.

PIB réel
Variation en pourcentage
20042005200620072008200920102011201220132014201520162017
PB 2005-20061,92,42,5
PB 2006-20072,22,52,4
PB 2007-20081,71,82,5
PB 2008-20092,41,52.02,2
PB 2009-20100,8-1,21,9
PB 2010-2011-1,42,32,6
PB 2011-2012-0,33.02.02,2
PB 2012-20132,51,61,51,9
PB 2013-20141,70,91,52.0
PB 2014-20151,51,11,82.0
PÉ 2015-20161.01,52.02.0
PÉ 2016-20171,51,11,51,6
 
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Le taux de salaire minimum avance à pas de tortue

 Taux généralTaux pour les
salariées et salariés
1er mai 201310,15 $8,75 $
1er mai 201410,35 $8,90 $
1er mai 201510,55 $9,05 $
1er mai 201610,75 $9,20 $

Le salaire minimum a augmenté de 0,20 $, le 1er mai dernier, et ce, pour la troisième année consécutive, alors que celui des salariées et des salariés aux pourboires n’augmentait que de 0,15 $, aussi pour la troisième fois consécutive.

C’est particulièrement indécent au moment où une campagne sans précédent prend de l’ampleur pour que le salaire minimum soit porté à 15 $ de l’heure, et ce, avec l’appui de certaines franges du patronat(1) alors que les représentants des lobbys patronaux traditionnels crient au scandale face à toute augmentation du salaire minimum, peu importe le (faible) niveau de cette hausse.

Quand les représentants d’employeurs disent vouloir protéger les petits salariés, il y a de quoi se méfier de manière générale. Ça devient surréaliste quand les tenants de cette hausse à 15 $ — dont la CSD — sont accusés de vouloir « rendre illégal le travail des gens à faible productivité » par le président de l’Institut économique(2) de Montréal, institut qui est grassement financé par les grandes entreprises puisqu’il bénéficie d’un budget annuel de2,3 millions de dollars(3).

Selon nos « mécènes » québécois, hausser le salaire minimum équivaudrait à nuire à ceux qu’on veut aider puisque les employés mal payés se verraient offrir moins d’heures de travail, quand ils ne perdraient pas tout bonnement leur emploi. Mais aucune étude empirique ne vient appuyer ces sombres prédictions. Au contraire, durant la période au cours de laquelle le salaire minimum a augmenté trois fois de suite de 0,50 $ (en ce, en partant d’un niveau plus bas qu’aujourd’hui, soit 8,00 $ de l’heure), la création d’emplois au salaire minimum ou un peu plus a été très forte. Et il n’y a presque pas eu d’impacts sur le nombre d’heures travaillées dans ces types d’emploi. C’est l’Institut de la statistique du Québec qui l’a démontré il y a quelques années(4), pas un think tank de gauche.

La moyenne des augmentations de salaires négociées au Québec en 2015
(ensemble des conventions collectives en vigueur en décembre 2015)

 
Moyenne des augmentations de salaire NÉGOCIÉES
Moins
inflation
Moyenne des augmentations de salaire RÉELLES
Ensemble des salariés
2,2 %
1,1 %
1,1 %
• cols bleus
2,1 %
1,1 %
1,0 %
• cols blancs
2,2 %
1,1 %
1,1 %
Secteur public
2,6 %
1,1 %
1,5 %
• 500 salariés et plus
2,1 %
1,1 %
1,0 %
• 200 à 499 salariés
1,9 %
1,1 %
0,8 %
• moins de 200 salariés
2,8 %
1,1 %
1,7 %
Secteur privé
2,1 %
1,1 %
1,0 %
• 500 salariés et plus
2,0 %
1,1 %
0,9 %
• 200 à 499 salariés
2,1 %
1,1 %
1,0 %
• moins de 200 salariés
2,1 %
1,1 %
1,0 %

CarréUne faible inflation a encore permis à toutes les catégories de salariés de bénéficier d’une augmentation de leur pouvoir d’achat en 2015, les plus choyés ayant été ceux du secteur public, essentiellement à cause de la clause d’augmentation liée à l’inflation qui a dû être payée en totalité en mars 2015 puisque le seuil fixé lors de la négociation a été dépassé. En plus des augmentations négociées, cette année-là, les salariés du secteur public ont eu droit à 1 % de plus en vertu de cette clause. ◼

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(1) Lia Lévesque, Alexandre Taillefer réclame un salaire horaire minimum à 15 $, Le Devoir, 13 août 2016 [archive]. M. Taillefer est un investisseur qui a notamment lancé la compagnie de taxi Téo, entièrement équipée de véhicules électriques.

(2) Michel Kelly-Gagnon, On ne doit pas rendre illégal le travail des gens à faible productivité, Huffington Post Québec, 22 août 2016 [archive].

(3) D’après un reportage de Isabelle Hachey, L’IEDM est-il à la solde de l’industrie?, La Presse Plus, 6 juillet 2016 [archive].

(4) Hausse du salaire minimum au Québec et évolution de l’emploi : que disent les données statistiques?, ISQ, avril 2011, 4 pages [archive].